Entretien avec Gabriel Attal : ses ambitions pour le SNU, les politiques jeunesse, l'éducation populaire… – Photo © Hervé Hammon

Entretien avec Gabriel Attal : ses ambitions pour le SNU, les politiques jeunesse, l'éducation populaire…

JDA : Votre trajectoire éclair fait que l’on vous connaît peu. Pouvez-vous nous donner un aperçu de votre parcours à travers les engagements de terrain qui l’ont marqué, ceux qui sont les vôtres aujourd’hui ?
Gabriel Attal : Étudiant à Sciences Po Paris, j’ai créé un comité de soutien à Ingrid Betancourt, fasciné par son livre La rage au cœur que j’ai lu au lycée. J’ai ensuite participé à la coordination nationale des comités de soutien pour sa libération. Après plusieurs années de combat collectif, j’ai eu l’honneur et le privilège de prendre part, le 4 juillet 2008, jour de son retour en France, à la délégation qui l’accueillait sur le tarmac de Villacoublay.
Dans un tout autre registre, en Master, j’ai effectué une mission d’un an à la Villa Médicis, à Rome. Cette année passionnante, véritable plongée au cœur de réseaux jeunes artistes bouillonnants, m’a donné l’occasion d’organiser le premier festival de musique « électro » au sein de cette institution. Ce festival existe encore aujourd’hui.
Plus récemment, en tant que député, j’ai œuvré – en tant que Rapporteur de la loi Orientation et réussite des étudiants – à la mise en place de Parcoursup. Pourquoi m’investir sur ce sujet ? J’ai pris cette décision après avoir été interpellé par une famille de ma circonscription dont la fille – excellente élève – avait dû renoncer à un cursus universitaire qui la passionnait uniquement parce qu’elle n’avait pas été tirée au sort par APB, l’ancienne plateforme. J’ai alors décidé de travailler aux côtés de Frédérique Vidal pour qu’aucun étudiant ne se retrouve plus dans une telle situation.
Enfin, aujourd’hui, j’ai l’honneur de porter les sujets de Jeunesse au sein du gouvernement. Je m’attache quotidiennement à ce que chaque jeune se voie proposer une solution et trouve sa place, quel que soit son profil, et que des opportunités nouvelles s’ouvrent pour élargir le champ des possibles d’une jeunesse qui se sent encore trop peu écoutée.

JDA : Qu’évoquent pour vous le secteur de l’animation et les accueils collectifs de mineurs ?
Gabriel Attal : Ce sont pour moi des éléments indispensables à une continuité éducative qui embrasse tous les moments de la vie des jeunes. Les accueils collectifs de mineurs jouent un rôle essentiel dans la découverte de soi et du monde. C’est la raison pour laquelle, avec Jean-Michel Blanquer, nous portons le Plan mercredi : tous les enfants doivent avoir accès à des loisirs de qualité.
De même, je travaille beaucoup à la question du départ en vacances et en colonies de vacances. Je rencontre trop souvent des jeunes qui ne sont jamais partis de chez eux, qui ne sont jamais sortis de leur environnement proche. La découverte d’autres territoires et la rencontre d’autres personnes sont inséparables de l’émancipation de chacun.

"Il n’y aura pas de séparation
des services « Jeunesse » et « Sports »."

 

JDA : Avec un seul ministère pour la jeunesse, l’ambition est-elle enfin de mettre en œuvre une politique globale en direction des jeunes ?
Gabriel Attal : Avec Jean Michel Blanquer nous travaillons précisément à cette politique globale envers les jeunes. Education formelle et informelle, développement de l’engagement, mobilité nationale et internationale,… l’ensemble de nos politiques vont en ce sens. Prenons l’exemple du service national universel, il s’agit pour nous de construire un moment de creuset républicain, de cohésion nationale et territoriale, de libération des vocations à l’engagement mais aussi de plateforme pour l’ensemble de nos politiques publiques jeunesse. Nous devons retrouver des moments partagés par l’ensemble des jeunes, en s’appuyant sur toutes les compétences et expériences.

JDA : L'éclatement annoncé des services déconcentrés "Jeunesse et Sports" dans le cadre du plan CAP 2022 ne risque-t-il pas d'être contreproductif ?
Gabriel Attal : Au sujet de la réorganisation des services de l’État, si des arbitrages restent à rendre, je peux vous dire qu’à la fois il n’y aura pas de séparation des services « Jeunesse » et « Sports » ; et que le sens de cette réflexion est de garantir l’exercice des missions des agents, de leur redonner davantage de sens, notamment en renforçant la proximité de leur action avec les citoyens comme sur les territoires.

"Il faut que les associations [d'éducation populaire]
qui n’ont pas encore réalisé leur mutation l’entament."

 

JDA : Quels sont les éléments clés de la politique jeunesse du gouvernement ?
Gabriel Attal : Notre politique en faveur de la jeunesse s’appuie sur trois piliers : ouvrir le champ des possibles pour tous les jeunes ; mieux les accompagner pour ne laisser personne de côté ; reconnaître leurs compétences et leurs parcours spécifiques pour favoriser leur insertion. Que ce soit, demain, par l’obligation de formation jusqu’à 18 ans qui va obliger l’État à apporter une solution à chaque jeune; que ce soit par le SNU, comme outil d’ouverture vers des engagements possibles ; ou encore, la réforme du lycée pour ne plus enfermer un jeune dans une voie très tôt dans sa scolarité.

JDA : Nos lecteurs conduisent pour la plupart chaque jour des projets, quel que soit le terrain. Ils accueillent des jeunes, participent à leur éducation. Vous êtes leur ministre, quel est pour vous le message clé qu’il leur faut porter aux jeunes face aux défis de la société actuelle ?
Gabriel Attal : Que les jeunes croient en eux ! Il faut lutter contre le manque de confiance chez les jeunes. Ils ne sont pas simplement l’avenir de la société, ils en sont fondamentalement le présent. Il y a parfois une tentation à l’autocensure d’une jeunesse qui a pourtant tant à dire, tant à faire. Parce qu’ils n’auraient a priori pas les connaissances, les compétences, les réseaux, etc. ils ne pourraient participer pleinement à la construction de la société. Je refuse cet état de fait. Je refuse que les jeunes aient intégré qu’ils n’avaient pas leur place dans les grands choix de société. Les associations font en ce sens un formidable travail avec les jeunes pour leur donner confiance en eux, leur faire prendre conscience de leur utilité sociale.

JDA : L’éducation populaire et ses réseaux associatifs ont 100 ans. Face aux difficultés rencontrées sur le terrain, ils se demandent si le gouvernement compte sur eux pour qu’ils poursuivent leur mission et contribuent à construire un monde plus juste et plus fraternel. Pouvez-vous les rassurer ?
Gabriel Attal : Les associations d’éducation populaire ont, bien évidemment, encore un rôle à jouer pour accompagner des jeunes dans des situations spécifiques, pour participer à la construction d’un collectif (je pense notamment aux colonies de vacances), pour participer à la construction d’un esprit critique chez les jeunes, etc. Certaines de ces structures doivent néanmoins évoluer. Non pas sur leur projet associatif indispensable ; mais, parfois, dans leur modèle, dans leur construction économique. Le Gouvernement, par la feuille de route pour le développement de la vie associative que j’ai annoncé fin novembre, souhaite résolument accompagner la mutation de ces associations. En effet, les modes de bénévolat évoluent, les structures de financement se transforment, les attentes des citoyens changent aussi. Il faut que les associations qui n’ont pas encore réalisé leur mutation l’entament. Il en va parfois de leur survie, et je suis très attentif à la diversité des projets associatifs sur notre territoire, à la fois pour avoir des offres très différentes et qui puissent répondre à des envies ou volontés différentes de la part des jeunes tout particulièrement, et parce que cette diversité est aussi la garantie d’une vitalité associative et démocratique indispensable pour notre pays.

JDA : Que représente le SNU pour vous, plus jeune membre de gouvernement de la Ve République ?
Gabriel Attal : Ce que je n’ai pas eu la chance de faire et ce qui peut apporter beaucoup à des milliers de jeunes. J’ai réalisé ma JAPD à l’époque : vous y croisez des personnes que vous ne connaissez pas, vous vous confrontez à l’altérité, mais une journée, ça ne vous transforme pas. J’aurais beaucoup aimé pouvoir vivre deux semaines avec des jeunes de mon âge, issus d’horizons territoriaux et sociaux divers, avec des histoires et des parcours différents. Le SNU sera ce moment où les jeunes pourront s’enrichir de ces rencontres et partager une expérience forte, organisée autour de symboles républicains et de sujets très différents.

"Pendant le SNU, les jeunes vont vivre la République,
parce qu’ils vont prendre conscience qu’ils sont la République."

 

JDA : En quoi pensez-vous que ce dispositif permette de transformer la jeunesse ?
Gabriel Attal : Les jeunes vont tout simplement vivre la République. Avec des rituels collectifs, patriotes, comme la levée du drapeau ou le chant de l’hymne national; à travers l’apprentissage des gestes de premiers secours, ou encore par la découverte de territoires qui leur seront bien souvent inconnus et qui font la diversité de la France. Le SNU sera un creuset républicain, puisque chaque jeune, peu importe d’où il vient, peu importe ce que font ses parents, partagera un moment collectif avec d’autres jeunes, dans l’unité et l’égalité. Ils vont vivre la République, parce qu’ils vont prendre conscience qu’ils sont la République.

JDA : Le SNU est partout présenté comme un retour au service militaire. Comment en tenez-vous compte dans la préparation des expérimentations ?
Gabriel Attal : Il n’y a aucune ambiguïté : le service national ne sera pas un service militaire, ce n’est pas notre projet et nous n’en avons plus besoin aujourd’hui. La professionnalisation des armées ne nécessite plus ni de mobiliser l’intégralité d’une classe d’âge masculine ni de l’initier au maniement des armes. Néanmoins, comme l’a annoncé le Président de la République, le SNU aura une partie « militarité ». Les militaires participeront à l’encadrement et à la formation des encadrants. Ils sont associés dans la construction des contenus et des modules spécifiquement liés à la défense et la sécurité qui seront organisés au cours des 15 premiers jours.
Le SNU sera également un vecteur de valorisation de nos armées et de leur travail. Les consultations que nous avons menées auprès des jeunes nous ont permis de prendre la mesure d’une attente autour de cette dimension : parfois en liée à un service militaire fantasmé, mais aussi parce que les jeunes ont été fortement marqués par les attentats qui ont frappé la France. Les jeunes souhaitent donc logiquement pouvoir acquérir des réflexes pour se protéger, protéger les gens autour d’eux, en cas d’attaque terroriste ou de catastrophe naturelle.
L’Éducation nationale n’est pas non plus spécifiquement attendue sur la mise en œuvre du SNU ; en revanche, les personnels qui le souhaitent pourront y participer (comme intervenants ou encadrants) et l’école aura un rôle d’information des familles.

JDA : Face aux sondages qui montrent l’enthousiasme des jeunes sur le projet, comprenez-vous que les éducateurs et les jeunes déjà engagés se méfient du dispositif ?
Gabriel Attal : Les organisations de jeunesse disent, et je le partage d’ailleurs, que l’engagement doit être volontaire. Ainsi, le caractère obligatoire du SNU constitue un obstacle a priori pour elles. Je ne parle jamais d’engagement obligatoire, car par nature celui-ci est volontaire. En revanche, le SNU permettra de libérer les jeunes des freins face à l’engagement et de les éclairer sur les différentes formes d’engagements qui existent, et dans lesquelles ils peuvent s’inscrire. Sinon, ce sont toujours les mêmes jeunes qui s’engagent. L’obligation est donc une assurance d’universalité, d’égalité et de prise en compte de tous les jeunes ; c’est pour moi indispensable. Et, à l’attention des organisations de jeunesse, je me permets de souligner que les différentes enquêtes – y compris celle commandée par le Cnajep – montrent que le SNU obligatoire est souhaité par 75 % des jeunes.

JDA : Les colonies de vacances sont en voie de disparition, alors qu’une bonne part de objectifs assignés au SNU se réalisent jusqu’ici naturellement dans leur cadre. Le SNU ne va-t-il pas les condamner ?
Gabriel Attal : Au contraire ! Pour moi, il faut penser une phase 0 au SNU. À la fois à l’Ecole par le biais de l’éducation morale et civique ou des classes de découverte, mais aussi avec l’éducation populaire, et notamment les colonies de vacances. Ce sont des lieux d’apprentissage de la vie en collectivité, du partage des tâches, des règles de civisme, d’émancipation des jeunes… Les colonies de vacances sont en perte de vitesse depuis près de dix ans mais elles accueillent toujours près de 800 000 jeunes chaque année ; cette perte de vitesse s’explique, par de multiples évolutions, sociétales notamment (familles séparées, problématiques financières…), mais j’entends bien les revaloriser pour qu’elles participent pleinement à un continuum éducatif alimenté par le SNU.

JDA : N’y a-t-il pas une contradiction à, d’un côté, ériger en modèle de réussite le « start-upper » qui poursuit individuellement son étoile et, de l’autre, contraindre 100 % des jeunes de 16 ans à servir l’intérêt général ?
Gabriel Attal : Votre question sous-entend que l’on ne peut pas être start-upper et penser à l’intérêt général, je trouve l’opposition curieuse… Pour s’engager, pour entreprendre, encore faut-il savoir qu’on a le droit de le faire, savoir que l’on a la possibilité de le faire, avoir confiance en soi pour le faire. Qui s’engage aujourd’hui ? Majoritairement les jeunes dont les parents étaient déjà engagés et les jeunes des familles les plus favorisées. Sont-ils plus généreux que les autres ? Absolument pas ! Mais, il y a des freins sociaux, psychologiques, géographiques, qui entravent l’engagement ; le SNU a pour objectif de casser ces barrières. Justice et égalité impliquent l’obligation. Une obligation aussi pour l’État, notamment à travers les bilans de santé, de maîtrise du français, de découverte de ses compétences, que l’ensemble d’une classe d’âge passera et qui engageront l’État pour qu’aucun jeune ne sorte de son SNU sans solution. Par ailleurs, le SNU se décline en trois phases : deux obligatoires, et une volontaire, et s’appuie sur les dispositifs d’engagements existants. Nous pourrons aussi juger de la réussite du SNU au nombre de jeunes qui poursuivront cette phase volontaire.

"Le SNU s’inscrit, comme l’éducation populaire d’ailleurs,
en complémentarité forte avec l’École."

 

JDA : Que répondre à ceux qui voient dans le SNU un programme pour « réparer » en quelques jours les échecs de l’école à faire société ?
Gabriel Attal : Le SNU sera un véritable temps d’éducation citoyenne et civique. Il est, à de nombreux égards, une pierre angulaire pour les politiques d’éducation et de jeunesse, mais il n’en constitue pas l’alpha et l’oméga et ne substitue à ce qui vient avant et après dans ces domaines. Le SNU s’inscrit, comme l’éducation populaire d’ailleurs, en complémentarité forte avec l’École.
Et, le SNU mettra aussi en œuvre des actions que l’Éducation nationale ne peut pas faire. : assurer une mobilité territoriale pour tous les jeunes ; sortir le jeune de son environnement proche (quartier, amis, classe…) ; organiser une vie collective autour de valeurs et de moments partagés par l’ensemble d’une classe d’âge, bilans de santé, etc.

JDA : Comment sont anticipés les aspects concrets de l’accueil de groupes d’adolescents (internet, téléphone, mixité…) ?
Gabriel Attal : L’hébergement collectif dans la première phase du service national universel est appréhendé avec beaucoup de rigueur sur l’ensemble de ces questions. Nous irons d’ailleurs au-delà des exigences imposées aujourd’hui aux accueils collectifs de mineurs. Pour la phase pilote, le taux d’encadrement retenu est d’un encadrant pour cinq jeunes (1 pour 14 dans les ACM). Par ailleurs, les jeunes ne pourront avoir leur téléphone portable sur eux au cours de la journée, mais des temps d'échanges avec leurs familles seront prévus le soir. Enfin, les questions de prévention du harcèlement seront au cœur de la formation des encadrants. Je suis confiant sur ces points, car je sais le travail déjà réalisé par les services de l’État et les associations d’éducation populaire notamment pour prévenir tous ces risques et assurer un cadre protecteur pour les jeunes.

 


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