Entretien avec Sarah El Haïry - "Ma volonté est de revaloriser tout le secteur de l'animation" – Photo © Philippe Devernay

Entretien avec Sarah El Haïry - "Ma volonté est de revaloriser tout le secteur de l'animation"

Le Journal de l'Animation : Madame El Haïry, on peut le dire, vos annonces de lundi dans le quotidien La Croix ont surpris. Pourquoi lancer maintenant un tel programme en direction des métiers de l’animation ?

Sarah El Haïry : La première chose qui nous fait passer à l’action, c’est que des enfants n’ont pas pu être accueillis. En effet, après un été compliqué, c’est de nouveau vrai pour ces vacances de la Toussaint : des familles n’ont pas trouvé de place dans les accueils collectifs de mineurs. Pourquoi ? Les organisateurs, à travers Hexopée notamment, ont fait remonter une pénurie inédite de main d’œuvre, avec un impact direct sur leur capacité d’accueil.

Dès lors, ma volonté est, de manière à faire face à l’urgence, non seulement de recréer des vocations d’animateurs autour du Bafa, mais encore de revaloriser tout le secteur. Nous devons rendre au Bafa toute sa place, et nous le mettrons en lumière grâce à 4 millions d’euros consacrés à une aide à la formation. Nous devons aussi pouvoir avancer sur les rémunérations et sur le temps partiel subi qui pèsent sur les parcours des animateurs professionnels. Sur ce volet, je lance une concertation avec les employeurs et les collectivités territoriales. Mais il est bien question de conjuguer l’animation volontaire, qui est une forme d’engagement, et l’animation professionnelle qui doit permettre de vrais parcours avec une vraie reconnaissance pour des animateurs qui exercent un métier à fort impact social.

JDA : La première de vos annonces, c’est une aide à la formation de 200 euros en 2022 pour les jeunes qui passeront le Bafa ou le Bafd. Pensez-vous d’ores et déjà que cette bourse sera pérennisée et qui concerne-t-elle précisément ?

Sarah El Haïry : Sur la pérennisation, je réponds dès aujourd’hui "why not ?". Mais d’abord l’urgence. En 2011, on délivrait 53 000 Bafa. L’année dernière, il n’y a eu que 43 000 jeunes diplômés. On ne peut pas laisser encore ce chiffre baisser, et au contraire, on doit repartir à la hausse. Parce que l’année prochaine, selon nos projections, il y aura plus de 50 000 offres de missions pour des animateurs en parcours Bafa. D’où l’importance de relancer des jeunes vers cette opportunité, qui relève autant de l’engagement que d’une première expérience professionnelle. L’aide commencera dès janvier, elle sera portée par le Fonjep et concernera plutôt les jeunes qui en ont le plus besoin : il y aura des critères sociaux. 20 000 candidats pourront en bénéficier.

JDA : Vous parliez tout à l’heure de l’urgence à pourvoir des postes. Ce sont souvent les diplômés qui font défaut aux organisateurs d’ACM, pas les stagiaires. Avez-vous pensé à une mesure pour permettre aux SDJES d’assurer le déroulement plus régulier des jurys dans les départements ?

Sarah El Haïry : L’année dernière, du fait de la crise Covid, de nombreux jurys ont été reportés, ce qui aboutit à un effet d’entonnoir ralentissant autant la mise en œuvre du stage pratique que l’obtention du diplôme. Je vais être hyper claire : je mettrai toute mon énergie pour que les jurys soient tenus, c’est une nécessité absolue.

Mais je veux dire aussi que mon objectif est de recréer une attractivité immédiate du secteur, un "électrochoc d’attractivité". Nous devons toucher ceux qui, déjà titulaires du Bafa, se sont désintéressés de la mission pour des raisons tenant aux conditions de travail et de rémunération. C’est un élément important de cette concertation avec les employeurs qui aura lieu dès le mois de novembre. Nous lancerons aussi un appel à tous ceux qui ont le Bafa, qui l’ont mis un petit peu de côté, pour répondre à la tension du secteur.

JDA : Vous avez privilégié une bourse pour les jeunes. Pourquoi ne pas avoir finalement proposé, sur le modèle des "vacances apprenantes", une aide aux associations qui organisent les sessions, éprouvées par deux printemps sans aucune activité ?

Sarah El Haïry : En fait, c’est pour des raisons pragmatiques, autant dire des raisons administratives. J’avais besoin de déployer une aide rapidement, je redis que tout sera en place dès janvier, l’urgence est là. Dès lors, la manière la plus simple était d’aller sur ce format avec le Fonjep, parce que c’est une structure qui connaît déjà l’éducation populaire et qui est capable, nous l’avons vu avec l’aide d’urgence aux colos au milieu de la crise Covid, d’être rapide et efficace.

JDA : Ne craignez-vous pas que les associations ne puissent pas accueillir les stagiaires aidés par défaut de trésorerie, ou bien encore qu’elles augmentent artificiellement les tarifs pour rattraper les mois d’inactivité ?

Sarah El Haïry : Je le répète, avec le système mis en place avec le Fonjep, les organisateurs auront des versements plus rapides que si l’on avait choisi une aide directe, dont les contraintes auraient imposé un délai d’environ 6 mois. Par ailleurs, l’objectif est aussi de dire aux jeunes qu’ils n’auront pas à avancer cette partie-là, l’aide sera déduite car versée directement à l’organisme, et sans complexité administrative : le message c’est "formez-vous, moins cher, et vous ne vous occupez de rien".

Sur la question de l’augmentation des tarifs, franchement nous allons le surveiller. L’Éducation populaire, c’est un secteur militant, engagé, ce n’est pas un secteur comme les autres. Aucun de ses acteurs ne peut avoir envie de mettre en danger le passage du Bafa ! Nous sommes responsables ensemble de l’attractivité du Bafa.

D’ailleurs, en plus de l’aide directe que nous mettons en place, je veux que soient compilées toutes les aides qui existent par ailleurs, de la CAF, des collectivités… de manière à les rendre visibles et accessibles pour ce véritable joyau qu’est le Bafa redevienne un passage pour le plus grand nombre de jeunes.

JDA : Dans votre volonté de susciter des vocations d’animateurs, vous proposez le Bafa dès 16 ans. N’avez-vous pas peur que les jeunes qui s’y engagent se heurtent aux mêmes difficultés de trouver un stage pratique que leurs aînés de 17 ans, voire qu’on leur confie sans discernement des jeunes plus âgés qu’eux ?

Sarah El Haïry : D’abord, un jeune de 16 ans formé au Bafa et un jeune de 16 dans une colo, ce n’est pas la même chose. Quand je propose l’abaissement de l’âge d’entrée en formation, je veux proposer lors de la concertation que l’on puisse leur confier uniquement des enfants de 7-11 ans. Je mettrai cette condition dans la discussion. Et sur le terrain, quel que soit le type d’accueil, l’animateur est membre d’une équipe. Un jeune de 16 ans, 16 ans et demi qui est en stage pratique, ça ne signifie pas qu’il est tout seul. C’est une force vive supplémentaire, avec à ses côtés un animateur diplômé, un directeur Bafd, voire un professionnel Bpjeps en fonction de la typologie de la structure.

JDA : Au-delà du stage pratique, vous semblez aussi vouloir faire évoluer la 3e partie du Bafa. Que sont ces "modules" que vous annoncez ?

Sarah El Haïry : L’idée est là aussi de renforcer l’attractivité du Bafa, et de le mettre en lien avec les questions du moment. Je pense à un module "handicap" qui répond à une vraie problématique de terrain, ou à un module "Service national universel", pour être en phase avec les 3 000 postes qui seront créés chaque année pour encadrer les séjours de cohésion, un chiffre promis à croître dans le temps.

Ces nouvelles spécialisations, qui professionnalisent au sens où elles rapprochent de l’offre de missions d’animateurs, ont aussi une autre ambition. Elles valorisent la formation, donnant envie à de nouveaux profils de s’y impliquer : des jeunes qui ne seraient pas naturellement venus passer le Bafa, parce qu’ils se destinent à des métiers du médico-social, ou de l’environnement, par exemple. En faisant évoluer l’approfondissement, on leur dit "c’est fait pour vous aussi", même si au premier abord ils sont moins intéressés par l’animation que par la thématique. On sait aussi que le Bafa c’est souvent une première étape vers l’insertion professionnelle.

JDA : Donc vous ne remettez pas en question la fin des très attractives spécialités sportives, qui donnaient des prérogatives aux animateurs jalousement gardées par les éducateurs sportifs aujourd’hui ?

Sarah El Haïry : En effet. Il s’agit plutôt d’adapter le Bafa aux grands enjeux de la jeunesse d’aujourd’hui, aux questions qui les touchent vraiment. On veut aussi créer une logique de parcours, dans lequel le Bafa a toute sa place. Par exemple, dire à un jeune qui veut devenir éducateur spécialisé, ou enseignant, ou encore travailler dans le secteur de la transition écologique  : "Eh bien, vous savez, entre 16 et 25 ans, passer un Bafa vous donnera un bel élan." En fait, cela permettrait d’avoir une première expérience qui faciliterait une insertion dans un secteur d’activité qui serait, demain, votre milieu professionnel.

C’est là qu’on transforme le regard qui est posé sur le Bafa. Ce n’est pas juste une formation, utilisée de temps en temps, mais une étape dans un parcours qui peut aboutir sur une vraie vie professionnelle. Parce que c’est une super expérience.

JDA : Vous nous dites-là reconnaître tout ce que peut être le Bafa pour les jeunes. Mais alors, pourquoi ne pas avoir rendu ce parcours obligatoire, plutôt que d’imposer le SNU ?

Sarah El Haïry : Ah mais non, ce n’est pas du tout la même chose. Maintenant, je ne m’interdis pas que le Bafa devienne une possibilité d’engagement à la sortie du Service national universel. Il devra sans doute être mis à l’honneur au cours des séjours de cohésion. Vous vous rendez compte : informer et sensibiliser sur ce brevet qui est absolument génial toute une génération en âge de le passer !

Il faut aussi qu’on voie comment, sur la phase 3, être animateur soit un de ces engagements longs qui ont un impact sur la société, comme être pompier.

JDA : Les députés François Ruffin et Bruno Bonnel ont publié l’an dernier un rapport sur les métiers du lien, qui mettait entre autres en exergue les conditions d’emplois précaires des animateurs que vous citez (temps partiels subis, rémunération faible, etc.). Pensez-vous associer ces députés à la réflexion que vous souhaitez initier avec les acteurs du secteur de l’animation ?

Sarah El Haïry : En fait, les mesures annoncées sont exactement la suite des travaux réalisés sur les métiers du lien, donc, évidemment, j’auditionnerai ces parlementaires. J’attends d’eux des éléments me permettant de valoriser ces métiers, de rendre visible leur impact social, dont l’ensemble de la société a pris conscience à la faveur de la crise. L’animation fait partie de ces métiers qui apportent une richesse qui n’est pas monétisable mais qui est absolument essentielle.

Dans les éléments qui ressortent du rapport parlementaire, c’est d’abord aux règles du droit du travail que je pense : horaires atypiques, temps de repos, niveau de rémunération… Il faudra aussi questionner le contrat d’engagement éducatif et tous les contrats qui existent pour les animateurs. Tout cela doit être abordé afin de lever les freins pour ceux qui, commençant souvent par un Bafa, voudraient aller plus loin dans une carrière professionnelle et qui y renoncent en raison de cette précarité.

JDA : C’est une question très large, qui touche toutes les structures, dans leur diversité. Quels autres acteurs prendront part à ce groupe de travail, et comment la voix des animateurs y sera-t-elle portée ? Quelles échéances fixerez-vous à ce groupe de travail ?

Sarah El Haïry : La liste des participants est en train d’être finalisée. On est en train de constituer un panel, mais surtout des collèges, de manière à avoir la vision la plus globale possible. Les concertations auront lieu la deuxième quinzaine de novembre. Sachez aussi qu’on ne partira pas non plus d’une feuille blanche, puisque j’attends le rapport de l’Inspection générale, qui contiendra des préconisations que je mettrai dans la discussion, comme le rapport parlementaire et les retours que nous avons des associations d’éducation populaire ou des organisations du tourisme social.

JDA : Vous êtes attachée à la concertation, mais en ce qui concerne le contrat d’engagement éducatif vous pourriez provoquer un choc en faisant évoluer la rémunération quotidienne par exemple.

Sarah El Haïry : Non, vous le savez, j’ai un passé de responsable syndicale et j’ai été pétrie de co-construction et de dialogue social. En plus, les interlocuteurs sont des employeurs. Ce serait totalement contreproductif de ne pas attendre cette quinzaine de concertation pour prendre des mesures. D’autant qu’il y a aussi le risque de créer une concurrence de contrats ou de statuts entre les employeurs. J’ai bien conscience des écarts entre les acteurs du tourisme social et les associations d’éduc’pop, mais la pénurie d’animateurs touche les deux, et elle est assez forte pour que les solutions trouvées dépassent ce clivage. L’action à mener aujourd’hui doit être commune. Je serai extrêmement vigilante à ce que tous les deux puissent consentir aux mesures. C’est un point essentiel à la réussite des consultations qui vont s’ouvrir.

JDA : Vous nous rappelez que la pénurie est générale. C’est le cas aussi dans les associations qui traditionnellement font appel au bénévolat. Finalement, pensez-vous que le problème de recrutements soit uniquement financier, et pas également lié à une crise de l’engagement chez les jeunes ? Cette crise n’est-elle pas tout simplement le résultat de l’opposition des valeurs de l’éducation populaire à une société de plus en plus libérale et individualiste ?

Sarah El Haïry : Pour être tout à fait sincère, je vis la situation actuelle comme une opportunité de réactiver le message de l’éducation populaire. Et de la capacité de chacun, dans notre pays, à impacter socialement le quotidien. Que ce soit des animateurs bénévoles, ou des parcours professionnels, c’est l’impact qui va compter, ce ne sont pas des métiers comme les autres. La dimension volontaire du Bafa et la professionnalisation des animateurs doivent chacune pleinement trouver leur place.

Il y a dans notre société des personnes qui ont passé le Bafa et qui ne l’utilisent plus. Ce n’est pas pour elles une manière de s’engager. Du coup, et ce sera l’un des sujets de la concertation, nous voulons que soit renforcée la reconnaissance du bénévolat en réactivant et réinformant sur le compte engagement citoyen, encore malheureusement très peu utilisé.

JDA : En rappelant tout à l’heure que l’une des pistes d’avenir pour le Bafa est le Service national universel, vous confirmez le lien que vous souhaitez entre éducation populaire et État sur ce dispositif. D’ailleurs, de nombreux animateurs se sont impliqués, par curiosité, dans le séjour de cohésion au début de l’été dernier. Beaucoup d’entre eux attendent encore tout ou partie de leur rémunération, mais aussi les documents réglementaires pour régulariser leur situation vis-à-vis de leur employeur ou de Pôle Emploi. Où en est ce dossier ?

Sarah El Haïry : Il y a deux choses qui ont été mises en œuvre. La première, il y a trois semaines, un décret en conseil des ministres pour ne pas avoir le même contrat qui a alourdi la rémunération. J’ai aussi transformé la procédure de contrôle et les étapes de rémunération pour que ça ne se reproduise plus jamais. Ça c’est le volet structurel. D’un autre côté, et j’ai les derniers chiffres, désormais ces situations d’urgence sont minimes. Il y a eu un apprentissage certain, des inégalités très fortes d’une région à l’autre, c’est inadmissible mais c’est malheureusement le lot des expérimentations. Au moment où je vous parle il reste précisément 60 dossiers en attente, le problème est réglé à plus de 98 %.

Propos recueillis par Marc Guidoni le 27 octobre 2021


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