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Sensibiliser les enfants au handicap visuel

Chapo

Quoi de plus efficace pour appréhender la déficience visuelle que de se mettre dans la peau d’une personne non ou malvoyante ? C’est ce que trois centres de loisirs gérés par les Pep28 ont proposé aux enfants accueillis, grâce à l’intervention d’un couple de déficients visuels bénévoles, en novembre dernier et en ce tout début février.

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Toutes photos © Peps28
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« Ça c’est mon couteau ou pas ? » ; « Elle est où la soupe ? »… Après avoir trouvé la soupe, un garçonnet la boit au verre. « T’es où Clésia ? » Un autre cherche de la main son copain, tâtonne, lui touche l’épaule… Certains essaient de deviner ce qu’ils mangent : « C’est du poisson ça c’est sûr, pas des moules. » Le 9 novembre dernier, les enfants du centre de loisirs de Sainville (Eure-et-Loir), géré par les Pep28, ont vécu une expérience inédite et insolite. Ils ont déjeuné les yeux bandés. Ils ont donc pris leur repas « dans le noir ». Un repas « atypique », « à la manière » des personnes mal ou non voyantes (voir encadré). Une expérience proposée à des volontaires, huit enfants s’étant inscrits à cette activité. À l’issue du repas, les convives font part de leurs découvertes, de ce qu’ils ont aimé, de ce qui les a surpris : « Je trouve qu’il y a plus de goût quand tu manges dans le noir », « Cette expérience c’est bien pour savoir la vie des aveugles, comment ils mangent », « Manger dans le noir c’est drôle, mais pour les aveugles ce n’est pas trop drôle. »

Défi relevé par Stéphanie Khoeung et son compagnon Jean-Marie Brousses – un couple de non-voyants bénévoles – à l’initiative de cette animation : « C’est avant tout une démarche de sensibilisation auprès des enfants, afin de leur montrer quel est notre quotidien de déficients visuels. » En novembre dernier, ils sont intervenus auprès des enfants de deux accueils de loisirs pour les sensibiliser à la déficience visuelle : sur une journée entière le mercredi 9 novembre, à l’accueil de loisirs de Sainville ; le 16 novembre pour une demi-journée à l’accueil de loisirs de Saint-Prest ; une troisième intervention était programmée le 1er février à Janville.

Un projet pour les accueils de loisirs

Stéphanie explique sa démarche : « Je propose ces animations pour que le public reconnaisse le handicap visuel. En effet, on ne se rend pas compte forcément qu’une personne est déficiente visuelle ou pas. » À travers son témoignage, Stéphanie – qui a perdu la vue à l’âge de 12 ans et dont le compagnon n’a l’usage que d’un œil – a à cœur de montrer « comment une personne déficiente visuelle se débrouille dans la vie » et les nombreux obstacles qu’elle rencontre au quotidien : « Dans le travail, les outils informatiques ne sont pas adaptés, les logiciels sont trop graphiques. Pour une personne non voyante, le graphisme ne veut rien dire du tout. » Elle pointe du doigt en l’occurrence Pronote – le logiciel de gestion de vie scolaire – avec lequel il lui est impossible de consulter un emploi du temps ou d’envoyer un message à un professeur. Elle souligne que pour des enseignants mal ou non voyants, c’est aussi problématique.

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Le repas dans le noir

Un reportage filmé par les Pep28 permet de découvrir le « repas dans le noir » proposé aux enfants de l’accueil de loisirs de Sainville le 9 novembre dernier. On y découvre les questions des enfants, leurs réactions et aussi les techniques d’adaptation qu’ils sont amenés à mettre en place pour arriver à manger, notamment comment se servir à boire, et comment ils arrivent à trouver ce qu’ils mangent : à l’odeur, à la texture… Un reportage qui met en avant le positif, la bonne humeur et l’humour.

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© Pep28

Le couple a eu l’idée de proposer un repas dans le noir aux centres de loisirs, après avoir animé des déjeuners avec des adultes, « pour développer d’autres sens », souligne Stéphanie. Jean-Marie précise que « les enfants sont vraiment en inclusion totale, ils deviennent acteurs et non plus spectateurs ». Il explique que le principe d’un repas dans le noir, c’est : « On vous bande les yeux, on va vous servir à table et devinez ce que vous allez manger ! » Il constate que ce jour-là, les enfants ont mangé des « trucs » qu’ils n’auraient pas mangés s’ils avaient pu voir le contenu de leur assiette. Bien entendu, ils n’ont pas connaissance du menu à l’avance.

Apprendre à se déplacer à l’aide d’une canne blanche, les yeux bandés, permet d’expérimenter le quotidien de personnes non voyantes.

Une leçon de vie

Si le couple pointe les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes déficientes visuelles, il ne s’agit pas pour autant, pour Stéphanie, de s’apitoyer sur son sort. Son témoignage et son combat ne laissent personne indifférent, tant il dégage force et optimisme : « Je cherche à montrer comment une personne déficiente visuelle se débrouille dans la vie. » En effet, elle ajoute : « On n’imagine pas qu’une personne handicapée puisse travailler, avoir des loisirs… Ce n’est pas parce qu’on a un handicap qu’on ne peut rien faire ! »

« Se débrouiller » malgré le handicap. Cet aspect a marqué les enfants de 6 à 11 ans de l’ALSH de Saint-Prest, comme le note sa directrice de la structure, Sandrine Lejars, qui a donc accueilli le couple pour une demi-journée de sensibilisation des enfants. Ces derniers devaient suivre un parcours d’obstacles les yeux bandés, à l’aide d’une canne blanche : « Les enfants, d’entrée, ont voulu aider Stéphanie qui leur a répondu qu’elle n’avait pas besoin d’aide, qu’elle devait se débrouiller, faire seule. » Une leçon pour ces enfants qui spontanément, avec beaucoup d’empathie, souhaitent apporter une aide. Sandrine nuance un peu leur réaction en soulignant que « certains enfants – pas tous – ne sont pas du tout tolérants ». Elle se remémore un enfant porteur d’une malformation au visage ayant reçu une réflexion de la part d’un camarade, « une réflexion qui n’avait pas lieu d’être au sein de la structure ».

Les Pep28

L’association des Pep28 agit dans le domaine de l’éducation populaire, du médico-social et dans le champ de l’économie sociale et solidaire. Elle gère entre autres neuf établissements médico-sociaux et 70 accueils de loisirs, deux centres sociaux et deux centres de vacances et classes de découvertes (dans les départements de la Manche et de l’Eure-et-Loir). L’association prône les valeurs de solidarité, la laïcité, l’égalité et la citoyenneté.

www.lespep28.org

La solidarité en projet

Cette sensibilisation s’inscrit dans le projet éducatif de l’accueil de loisirs : « Nous avons un projet solidaire, nous menons des actions solidaires, comme le Téléthon cette année, une action qui est partie des souhaits des enfants. » L’idée vient des enfants, « on les écoute et on les accompagne ensuite dans l’action ». De fait, avec son équipe, elle « travaille beaucoup sur la tolérance, le dialogue ». Il s’agit « d’être solidaires dans le partage et l’entraide ». Un projet qui prend tout son sens avec l’accueil de Stéphanie et Jean-Marie, dont l’animation a été proposée ici aussi aux enfants volontaires. Quinze d’entre eux ont répondu présents pour découvrir le braille, la mobilité à l’aide d’une canne blanche et les yeux bandés… Ils ont souligné que « lorsque l’on ne voit pas, le bruit dérange. Il faut être concentré. » Une situation « fatigante ».

Concentration et fatigue, ce sont les mêmes découvertes et impressions du côté de l’ALSH de Sainville – dont les enfants ont suivi la sensibilisation sur une journée entière avec le repas dans le noir. Antonio Zimolo, le directeur, avant d’accueillir le couple, a lui aussi participé à un repas dans le noir, organisé par l’association Voir ensemble dont Stéphanie est membre et auprès de laquelle elle fait du bénévolat. Avant de commencer l’animation, Jean-Marie explique aux enfants que « lorsqu’ils auront les yeux bandés, ils vont vite se rendre compte que le bruit devient extrêmement fatigant ». Un constat qu’Antonio lui a dressé, à l’issue de sa propre expérience de repas dans le noir : « Il était fatigué, raconte Stéphanie. Les enfants ont dit que cela leur avait aussi demandé beaucoup de concentration. »

En découvrant le braille, les enfants comprennent comment il est possible de lire… uniquement avec ses doigts !

Pour Antonio, cette animation s’inscrit dans son projet pédagogique : « Je travaille sur l’autonomie et la confiance en soi des enfants et la confiance en l’adulte qui les accompagne. » Les enfants étaient accompagnés pour déjeuner par le couple et Antonio. « On imagine une horloge : on place la viande à 6 h dans l’assiette, les légumes à 10 h. » Si certains enfants n’ont pas souhaité manger dans le noir en raison de la perte de leurs repères ou par anxiété, il souligne que « dans l’ensemble ils ont répondu favorablement », malgré une « appréhension au début, bien légitime ». Une expérience qui nécessite de faire confiance et lâcher prise.

Découvrir le braille

Les enfants sont curieux, notamment de découvrir et d’écrire en braille, de connaître les logiciels de synthèse vocale, les ordinateurs, scanners… qui peuvent aider au quotidien les personnes déficientes visuelles. Surtout, leur regard sur le handicap et les personnes handicapées change, évolue. Ils se rendent compte que lorsqu’on ne voit pas, on peut vivre, mais que pour mener différentes tâches, cela demande plus de temps. Ils deviennent un peu plus tolérants, mesurent les limites de certaines personnes porteuses de handicap. Sandrine raconte l’accueil d’un petit garçon malentendant avec qui « il n’était pas facile de communiquer, notamment avec les masques » en période de Covid, et envers qui ses camarades n’avaient pas beaucoup de patience.

Au cours des animations, les enfants posent beaucoup de questions à Stéphanie. Celle qui revient le plus souvent, c’est la question de l’identification des couleurs : « Comment tu fais pour t’habiller ? » Stéphanie leur explique qu’elle a « encore la mémoire des couleurs ». Pour elle aussi, la question de la représentation des couleurs est un mystère pour « les personnes non voyantes de naissance ». « Personne n’a pu me le dire, on parle du bleu du ciel, mais comment l’imaginer ? » Pour s’habiller, elle explique classer ses vêtements en fonction de la couleur du tissu. « J’ai un stylo qui scanne et qui m’indique que ce tissu-là est blanc par exemple. »

Stéphanie souhaite poursuivre cette sensibilisation dans les écoles, des classes de primaire jusqu’au lycée, ses interventions commencent à être (re)connues. « Les professeurs et les directeurs ne connaissent pas ce handicap, beaucoup de personnes m’appellent. » Sandrine, à Saint-Prest, quant à elle, compte ne pas s’arrêter là : « On aimerait aller plus loin. On essaie de monter une journée handisports. » Un nouveau défi solidaire riche en découvertes pour les enfants des Pep28 !

Les Pep28

3, rue Charles-Brun
28110 Lucé
Tél. 02 37 88 14 14
standardatpep28 [dot] asso [dot] fr (standard[at]pep28[dot]asso[dot]fr)

Titre :
Sensibiliser les enfants au handicap visuel
Auteur :
Isabelle Wackenier
Publication :
4 mars 2024
Source :
https://www.jdanimation.fr/node/196
Droits :
© Martin Média / Le Journal de l'Animation

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